Le théâtre d’entreprise, c’est pas du vrai théâtre !

theatre-entreprise-idee-recueQuel comédien travaillant en entreprise n’a jamais entendu cette phrase au détour d’une conversation avec le public : « Et sinon, vous faites aussi du vrai théâtre ? ». Le fait d’accoler « entreprise » au mot « théâtre » semble, pour certains, lui retirer de sa valeur, de son essence même : que reste-t-il du théâtre quand il passe le seuil de l’entreprise ? Pas grand chose si l’on en croit cette idée reçue.

Le théâtre en entreprise se déplace jusqu’aux salariés, et non l’inverse. Si les éléments matériels de la représentation sont réduits au strict minimum, tout repose par conséquent sur le comédien, le texte et la mise en scène.

Le texte, écrit sous forme de dialogue projettera très vite le spectateur dans une situation donnée. En peu de mots bien choisis (parmi le verbatim de l’entreprise cliente quand il s’agit d’une écriture sur mesure), le spectateur comprendra le contexte proposé, ses enjeux, se sentira impliqué émotionnellement et pourra éventuellement participer à un débat ou une recherche de solutions juste après. Cette obligation d’efficacité en un temps réduit ne veut pas dire que le style sera brutal et sans nuance. L’enjeu est au contraire de conserver de la subtilité dans la façon d’amener les sujets. Cela passe par l’humour mais aussi par des images, des transpositions pertinentes, des ellipses, des silences évocateurs… Cela réside également dans le fait de montrer plutôt que de raconter ou d’expliquer.

Le théâtre a constamment été une des réponses aux besoins de ses contemporains et il en a été le reflet permanent. Une tendance récente l’a poussé « hors les murs ». Il suit donc dorénavant plus souvent l’individu dans les lieux de son quotidien. Pourquoi pas sur son lieu de travail ?

Son appartenance à la famille du théâtre utile le dessert probablement. Serait-ce les messages qu’il contient qui rendraient le théâtre d’entreprise moins qualitatif ? Son aspect « utilitaire » le desservirait-il ? L’imaginaire collectif dissocie souvent l’utile et l’agréable, et encore davantage l’utile et l’artistique.
L’aspect pratique du théâtre d’entreprise n’est pas toujours le plus séduisant vu de loin : plus un art est conceptuel et plus il est considéré comme noble alors que les arts appliqués bénéficient d’une côte moins importante. Le théâtre appliqué au monde du travail semble perdre de son onirisme et être moins propice à l’expression artistique. Les contingences du quotidien dont traite le théâtre en entreprise (les conditions de travail, les outils de production, les conflits entre collègues, les nécessités économiques ou financières, etc.) apparaissent certainement aux yeux de certains comme presque vulgaires en comparaison d’oeuvres poétiques, philosophiques ou allégoriques autour de l’amour, de la course du temps, de la beauté de la nature, etc. C’est ce qui explique que peu d’auteurs se soient attachés à dépeindre le monde de travail. Courteline a au XIXe siècle réussi à faire rire avec les mille et une petites tracasseries du quotidien. Des auteurs contemporains commencent à s’intéresser au sujet. Mais entre les deux époques, il existe peu d’exemples. Pourtant l’esthétique du théâtre comme celle de tout art ne peut-elle pas contribuer à donner de la noblesse aux gestes les plus anodins de notre quotidien ? L’aspect pédagogique lui retire-t-il tout intérêt artistique ?

Un principe fondamental du théâtre et donc du théâtre d’entreprise est le processus d’identification. L’objectif est de faire en sorte que le spectateur se reconnaisse dans ce qui est joué devant lui, grâce à l’effet miroir. Cette identification n’est pas une fin en soi, elle a pour but de faciliter une prise de conscience. Quand un salarié voit un autre salarié sur scène aux prises avec les mêmes difficultés que lui, il vibre avec lui et suit « de l’intérieur » le cheminement de son double en terme de comportement et de réflexion. En cela, le théâtre d’entreprise se rapproche non pas de Brecht cette fois, qui est, quant à lui, farouchement opposé à l’identification (qu’il assimile à une tromperie), mais aux principes fondateurs du théâtre classique repris dans presque toute l’histoire du théâtre. Ainsi, Aristote posait la première pierre en parlant d’imitation (« mimesis ») de la réalité. Ensuite, le siècle des Lumières et Diderot en particulier revendiquent l’identification comme élément central de l’art théâtral. Pour eux aussi, l’identification a un but : stimuler le « plaisir d’apprendre ».
Le théâtre d’entreprise a pour but de faire réfléchir sur l’existant, de pouvoir en faire une analyse critique et de pouvoir proposer autre chose.

En conclusion, malgré quelques spécificités telles qu’une grande épure de moyens, l’utilisation du mime, son objet très pratique, le théâtre d’entreprise ne renie pas pour autant ses liens avec les formes plus classiques de théâtre. Il constitue même parfois un retour aux sources du théâtre : l’itinérance,
l’absence de décors, l’utilisation de l’émotion pour interpeller le public…

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ivre-travail-mis-en-scene-theatre-a-la-carte« Le travail mis en scène » : 192 pages – 18 €
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www.lecavalierbleu.com situé au 28, rue Meslay – 75003 Paris

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NB : Illustration dessin théâtre : Chauvin

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