Parlez-vous Franglais ?

franglaisPierre desserre un peu le nœud de sa cravate. Pourquoi se sent-il soudain un peu tendu ? Après tout, cela faisait longtemps qu’on en parlait, de faire les board meetings en anglais, alors ce n’est pas une surprise.

Et puis, l’anglais, il le pratique à longueur de journées… D’un coup d’œil sur son agenda, il balaye sa semaine. Lundi : teambuilding avec les autres Business Units. Mardi : benchmarking avec le supply chain. Mercredi : brainstorming sur le projet « Focus Tomorrow ». Jeudi : meeting avec la team sur le scoring. Vendredi : conf’calls avec les foreign partners. Sans compter les mails de plus en plus fréquents, totalement rédigés dans la langue de Shakespeare. Même s’il ne les lit qu’en diagonale, c’est sûrement mieux que la méthode Assimil. Non, vraiment, tout va bien… everything is under control. Let’s go !

Le « meeting » a déjà commencé. Pierre est surpris de l’atmosphère inhabituelle qui y règne. Le Boss, désireux de prouver que l’entreprise n’a pas investi à fonds perdu dans ses compétences linguistiques, prononce studieusement des phrases grammaticalement soignées. Mais aujourd’hui, pas de cacophonie, tout le monde ne parle pas en même temps. Il semble même que les participants aient du mal à enchaîner les phrases les unes aux autres. Les bavards sont anormalement cois, risquent quelques « yes, yes » ou préfèrent le « body language », tandis que de nouvelles vocations d’orateurs se dessinent. Richard, par exemple,  qui est presque étranger au sujet de la réunion monopolise pourtant la parole. Pierre est d’abord surpris, puis il se souvient que ce dernier a étudié à Oxford : tout s’explique. Et voici que Brigitte se lance. « Pas mal, pense Pierre. Normal, elle est mariée à un américain ! ».

Alors que Pierre regrette d’avoir laissé filer un amour de jeunesse nommé Alison, tous les regards se tournent vers lui.

- Hein ?… enfin, sorry ?
- What do you think, Pierre ?
- Euh… bah… yes, why not ? I am agree.. euh… I agree. But I think that…

Pierre veut se lancer dans une remarque plus fouillée sur l’avantage de la mixité comme principe de base de la nouvelle organisation… Mais … aucun son ne sort de sa bouche. C’est le blocage ! Or, tout le monde attend la suite (certains même avec une délectation sadique : « comment va-t-il s’en sortir ? »). L’horreur ! Pierre sent ses tempes perler et dans un sursaut de fierté, rassemble ses idées. « Zut ! pense-t-il, sur mon CV, j’ai mis « Anglais : lu, écrit, parlé ». Parlé ! Alors, pas le choix, il faut y aller ! Ce n’est pas sorcier ! Comment dit-on mixité au fait ? Bah mixity évidemment… Et principe ? principle… Finalement, c’est facile l’anglais, c’est tout pareil ! ». Enhardi, Pierre retrouve son assurance -comme en français-, son bagout -comme en français-, ses intonations et formules … comme en français.

L’effet cathartique est immédiat sur les autres : chacun se joint gaiement à la ronde des néologismes et faux amis à coups de « y » et « ing » collés ici ou là. La communication passe presque aussi bien que d’habitude. L’anglais, c’est facile !

Seul, en bout de table, un participant semble perdu, le visage tendu, essayant de saisir le sens de cette langue étrange. Visiblement en vain. Il s’appelle John Brady. Il ne va pas se plaindre tout de même ! C’est pour lui qu’on fait tous ces efforts !

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Commentaires

  1. par sarah

    So true!
    Dans la boîte de ma soeur, dans notre belle Province française, on boit son café au « break point » et si on a besoin de voir quelqu’un on lui propose un « one to one ».

  2. - pingback le 28/08/2014 par Franglais (2) | C'est super!

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