Je ne veux plus être chef, chef !

etre-chefCe matin, Jean-Marc a décidé de mettre sa plus belle cravate. La bleue. De toutes façons, il n’en a que deux et l’autre est au sale. Une tâche de cambouis récoltée malencontreusement en traversant l’atelier a été fatale à la marron. Pas facile de garder une tenue soignée quand on travaille dans la mécanique.

Jean-Marc a 46 ans et ça fait 12 ans qu’il est chez « Leguen Sea Motors », une PME du Finistère spécialisée dans la réparation de moteurs de bateaux. Arrivé comme simple mécanicien, il a gravi peu à peu les échelons. Jean-Marc est devenu cadre. Il est manager depuis un an, et c’est l’heure du bilan. Il a rendez-vous avec la direction pour son entretien annuel. Ça fait des mois qu’il attend ce moment. Il faut qu’il fasse bonne impression. Il doit mettre toutes les chances de son côté. Tout en faisant son nœud de cravate, Jean-Marc pense à ce qu’il va demander à son employeur.

Il se regarde une dernière fois dans la glace et demande l’avis de sa femme.

« Cette cravate bleue est un excellent choix mon chéri. »

Tant mieux. Le patron adore le bleu. Pourvu que ça se passe bien…

« Quoi ?! Ce n’est pas possible ! J’ai dû mal comprendre ! Répétez-moi ça encore une fois ? »

Jean-Marc a du mal à respirer. Son nœud de cravate est un peu trop serré. Mais c’est d’une voix qui se veut assurée qu’il répond à son employeur :

« Je disais que je ne veux plus être chef. »

Albert Leguen accuse la nouvelle et prend son air grave des mauvais jours.

« Vous me décevez beaucoup. J’avais de grands projets pour vous. Mais bon, puisque vous voulez quitter l’entreprise… »

Jean-Marc tente de dissiper le malentendu.

« Non, Monsieur Leguen. On s’est mal compris. Je ne souhaite pas partir. J’aime cette entreprise. Simplement, je ne veux plus être chef. »

« Vous voulez faire quoi, alors ? »

« Je veux redevenir simple mécanicien… S’il vous plaît. »

Albert Leguen n’en revient pas. Depuis 30 ans qu’il est à la tête de l’entreprise, c’est la première fois qu’il est confronté à ce type de problématique. La surprise passée, il tente de comprendre.

« C’est à cause de la pression ? Je vous en demande trop, c’est ça ? »

C’est vrai qu’il en demande toujours plus à ses cadres. Au fil des ans, l’encadrement a dû s’adapter au reporting, à la qualité, aux règles de sécurité, etc.

« En fait, je ne m’attendais pas à ça. J’ai toujours cru que le chef, c’était celui qui savait. Avant, quand on avait un problème sur un moteur, on demandait au chef. »

« C’est normal. C’est parce que vous avez la démonstration de votre savoir-faire technique que je vous ai nommé cadre. »

« Justement. En devenant chef, j’ai perdu mon expertise technique. Cette année, j’ai passé plus de temps à faire des tableaux Excel pour gérer les congés de mon équipe qu’à réparer des moteurs. »

« Et alors ? »

« Les moteurs changent. Il y a de plus en plus d’électronique. Les techniques évoluent. L’autre jour, j’ai voulu aider un jeune qu’on vient d’embaucher. Il m’a répondu qu’on ne faisait plus comme ça depuis longtemps ! La honte ! Je n’ose même plus descendre à l’atelier. J’ai peur de croiser le regard des gars. »

« Mais c’est quoi cette petite parano ? Tous les mécanos vous aiment bien ! Vous êtes l’un des leurs. »

« J’étais l’un des leurs. Maintenant, ils pensent que je n’ai plus la légitimité technique pour les manager. Et dans l’atelier, celui qui ne sait pas n’a aucune raison d’être chef. »

Albert Leguen est perplexe. Il ne comprend pas ce salarié qui lui demande de retourner à l’atelier. Il a toujours récompensé les plus méritants en les faisant « passer à l’étage » comme on dit ici. Il tente une nouvelle approche.

« Mais sinon ? Le travail de cadre, ça vous plaît ? »

Jean-Marc prend le temps de répondre. Il se rappelle.

« Depuis que je suis tout petit, j’aime la mécanique. Je ne compte plus les fois ou j’ai démonté et remonté mes réveils, mes trains électriques. J’adore passer des heures à comprendre d’où vient une panne. C’est pour ça que je suis devenu mécanicien. Vous allez peut-être trouver que je manque d’ambitions… mais manager des équipes c’est un peu trop loin de mes rêves de gosse. »

Albert Leguen réfléchit. Jean-Marc est pendu à ses lèvres. Le temps semble se figer. Au dehors, même les mouettes semblent retenir leur souffle.

« Ok. Je vais vous réaffecter en bas… Mais en qualité de chef d’atelier ! Comme ça, vous ferez à nouveau de la mécanique, mais vous aurez en plus la responsabilité de l’ensemble des réparations. Ça vous convient ? »

Jean-Marc est ravi.

« Merci Monsieur Leguen. »

« Ne me remerciez pas. C’eût été un crime de ranger une si jolie cravate au placard. »

Illustration : « Vous êtes chef ? Ce n’est pas si grave ! » (2007) Éditeur : Maxima – Laurent du Mesnil
Auteur : Michel Soriano

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